Une mobilisation étudiante au Chili vue par un étudiant français
Dans cet essai je m’intéresserai exclusivement à la situation à Valparaíso, et notamment à l’école de droit de l’université catholique de Valparaíso, étant donné que je ne connais pas suffisamment la situation dans les autres universités pour élargir mon étude. Peut-être les Français de la Santa María et de la UPLA (Université de Playa Ancha) pourront compléter et discuter cet article par leurs commentaires, qui sont toujours les bienvenus, évidemment, pour enrichir le débat.
Il est important de préciser que le système éducatif chilien est, depuis la dictature, marqué par un désengagement quasi-total de l’Etat, d’où un coût exorbitant des droits universitaires (l’équivalent de 3000 euros). De fait une grande partie de la population n’a pas accès à l’université faute de pouvoir se la payer. Et le pire dans ce système particulièrement injuste, c’est que les universités publiques sont finalement plus chères que les privées.
Devant cette situation inacceptable, les étudiants ne sont bien évidemment pas disposés à payer encore et toujours plus des études qui sont déjà la source d’immenses sacrifices pour eux et leur famille. Ils se sont donc organisés dans le but d’obtenir le gel du tarif étudiant jusqu’à ce que soient modifiés les décrets régissant les horaires, trajets et tarifs des transports publics (décrets 20/1982 et 45/1989). Ces décrets laissent un vide juridique au sujet des tarifs des tickets de bus applicables aux étudiants des universités publiques. Dans cette lutte qui les oppose à l’entreprise privée des bus de Valparaiso, les étudiants refusent toute négociation directe avec elle et n’accepte le dialogue qu’avec l’Etat chilien, considérant que c’est d’abord son rôle d’assumer l’éducation au Chili. Les revendications à long termes incluent d’ailleurs la demande d’un réel engagement de l’Etat en la matière.
J’ai découvert, à l’occasion de ce mouvement social, la capacité impressionnante des étudiants à s’organiser de manière responsable pour défendre leurs droits. Ils maîtrisent parfaitement les tenants et les aboutissants de cette mobilisation, savent ce qu’ils peuvent obtenir et comment ils peuvent le faire. A côté des échauffourées inévitables entre étudiants et carabiniers lors des manifestations, du fait notamment de la présence de casseurs qui intègrent les cortèges et d’étudiants parfois très jeunes et peu conscients de leurs responsabilités dans un tel mouvement, les Assemblées générales auxquelles j’ai participé m’ont impressionné par leur degré d’organisation. A l’école de droit de l’Université Pontificale Catholique, les discussions sont respectueuses entre les pros et les contres et la technicité juridique très développée. L’organisation est finalement tellement poussée qu’elle porte atteinte au mouvement lui-même.
Suivre un mouvement de ce type de l’extérieur est pour moi une précieuse expérience, qui me donne un autre angle d’observation des luttes étudiantes que celui par lequel j’ai suivi et participé aux luttes sociales en France. Manifestement, les méthodes ne sont pas les mêmes au Chili et en France, notamment parce que le contexte est totalement différent. Au Chili l’éducation est très peu centralisée et réservée aux nantis, en France elle est nettement plus démocratique et centralisée. Lorsqu’un mouvement s’engage ici, c’est dans une voire plusieurs universités, mais certainement pas au niveau national. En France une décision s’applique uniformément sur tout le territoire, ce qui permet une mobilisation d’ampleur nationale, forcément plus forte. Au Chili un accord est nécessaire entre les étudiants et les autorités universitaires pour cesser les activités académiques lors d’une manifestation alors qu’en France le mouvement se fait bien souvent en désaccord total avec elles.
En ce qui concerne les étudiants de l’école de droit de l’université catholique de Valparaíso, qui représentent relativement bien l’origine sociale aisée d’une bonne partie des étudiants chiliens, j’ai décelé quelques différences notables avec ce qu’il se passe en France. Dans l’Hexagone, on le sait bien, un mouvement débute toujours dans les universités réputées de gauche, fortes d’un pourcentage important d’étudiants issus de milieux populaires. Ainsi bien souvent un mouvement débute à Rennes II avant de prendre une ampleur nationale, au fil de la mobilisation. Jamais on ne verra Sciences Po Paris, l’ENS ou l’INSA de Lyon prendre l’initiative d’un mouvement social, et, pis, bien rare sont les fois où ces écoles au recrutement largement bourgeois se joignent à la protestation, même lorsqu’elle prend une ampleur nationale. Elles représentent ce que l’on pourrait appeler en langage sociologique les « passagers clandestins » des luttes étudiantes, ces individus qui ne s’engagent jamais de peur d’y perdre personnellement dans la bataille mais sont bien contents de profiter des avancées sociales collectives gagnées par ceux qui se sont mobilisés. Au final les mobilisations sont nombreuses et donnent des résultats. Au Chili, c’est relativement différent. Ici aussi le mouvement débute bien souvent dans les universités les plus populaires, en manque de ressources financières et réputées de gauche (l’Université de Playa Ancha notamment, pour Valparaíso). Mais elles sont bien peu nombreuses, vu le tarif des droits d’inscription. De fait une bonne part de la population, populaire et bien souvent de gauche, est exclue, comme je l’ai déjà signalé, du système universitaire et ne peut donc pas contribuer à une véritable dynamique de protestation étudiante. Nous sommes donc dans un système où les nantis, qui ont nécessairement une plus forte tolérance à la dégradation des conditions sociales, sont ceux qui ont entre leurs mains le pouvoir de mener à bien une mobilisation pour la défense de leurs droits, mais aussi des droits de tous les Chiliens, qui devraient pouvoir prétendre à un accès à l’éducation universitaire. De fait, quand il y a mobilisation, c'est-à-dire pas souvent, elle est certes organisée et réfléchie mais manque cruellement de ferveur populaire et paraît bien molle et peu à même de donner des résultats significatifs. A l’Assemblée Générale de l’école de droit de la PUCV du vendredi 18 avril, les débats concernaient quasi exclusivement la forme de la mobilisation. Sur une chose tout le monde est d’accord : il faut continuer à se mobiliser. Mais doit-on ou non continuer la grève sachant qu’aucun signe n’est encore survenu de la part du gouvernement ? Pour un étudiant français la réponse est claire : OUI ! Pour un étudiant chilien en droit elle est contraire. Parce que l’étudiant chilien en droit s’inquiète pour ses études, se demande si une semaine de grève n’est pas déjà trop et combien de cours il peut encore se permettre de manquer. Jamais il ne pense à tous ces jeunes qui n’accèderont jamais à l’éducation parce que son coût est exorbitant, et qui devraient eux aussi avoir leur mot à dire. Et il se préoccupe encore moins des enfants de ces jeunes qui ont encore moins de chances d’entrer à l’université parce que les tarifs viennent tout juste d’augmenter et que les étudiants ne se sont pas donné les moyens de les maintenir acceptables. On augmente les tarifs, certes, mais moi je pourrais encore payer pour étudier, donc je ne vais pas perdre deux semaines de cours sans certitude sur les résultats de la lutte sociale. On assiste donc à une prise de position molle, en demi-teinte, entre la volonté de défendre des droits bafoués et la position du « passager clandestins » préoccupé par sa confortable position personnelle. La décision finale est celle d’une mobilisation sans grève, les seuls cours suspendus étant ceux qui doivent avoir lieu sur les horaires des manifestations.
Ce vote, complètement incohérent pour un étudiant français est, à mon sens, s’il finit par être adopté par les Présidents représentants des étudiants (ce qui n’est pas encore le cas), le premier pas vers un échec de la mobilisation, qui interviendra probablement d’ici à deux ou trois semaines après avoir fait le constat que la mobilisation a perdu en assistance, les étudiants préférant préparer les cours qui ont lieu et les examens qui se maintiennent plutôt que d’aller manifester devant le Congrès National. Dans le meilleur des cas, la négociation se terminera par un accord médian, une augmentation du tarif étudiant dans les bus mais pas si élevée que celle prévue à l’origine. Il est même possible que le chiffre annoncé de 220 pesos ait été délibérément majoré par l’entreprise de bus pour arriver à un accord sur une augmentation plus modérée, visée au départ.
Je fais donc le constat, en observant cette lutte étudiante au Chili, que le système (encore une fois hérité de feu Pinochet) est totalement verrouillé et s’entretient lui-même, tel un cercle vicieux. Seuls les riches accèdent à l’université, et le progrès social qui permettrait aux plus pauvres d’y accéder n’est pas près d’intervenir parce que la mobilisation des étudiants est trop modérée.
Cette position est, je le reprécise, exclusivement celle prônée par l’école de droit de l’université catholique. L’institution a, par une décision des Présidents, voté le maintien de la mobilisation et de la grève. Cette décision prime celle de l’école de droit et s’applique à toutes les facultés.