Huitième étape : les deux derniers jours dans la forêt
Lundi 28 janvier 2008
Ce matin, Rommy nous fait part d’un programme plus qu’intéressant. Nous devons partir en pirogue à rames vers 10h – 10h30 du matin pour aller pêcher. Au mieux nous mangerons le produit dans notre pêche, au pire ce que Rommy aura emporté au cas où le pire arriverait. Nous partons donc à l’heure prévue, pleins d’espoirs dans notre capacité à pêcher quelque poisson que nous pourrions manger au déjeuner. Après une navigation sinueuse par les canaux de l’Amazonie, nous rejoignons bientôt une sorte de lac. Rommy rejoint la berge et nous demande de descendre le matériel de cuisine dans une clairière au bord de l’eau. Il entreprend de préparer le déjeuner pendant que nous partons avec un apprenti guide pour tenter de pêcher quelque poisson. Nos proies potentielles sont exclusivement des poissons-chats, la saison n’étant pas du tout favorable aux piranhas. Il n’est pas nécessaire de tergiverser sur ce moment de pêche bien pauvre en touches. J’ai bien eu quelques prises, comme d’habitude, j’étais d’ailleurs le seul (comme d’habitude), mais qu’allais-je faire d’un bébé poisson-chat de seulement 7 kg et 60cm de longueur ? Il n’y avait même pas de quoi remplir le quart de l’estomac d’Arthur avec ça ! Magnanime, plein de pitié pour cette pauvre créature arrachée à sa mère, je la rejette à l’eau en espérant tomber sur quelque chose de plus consistant la prochaine fois. Malheureusement les touches se suivent et se ressemblent, et c’est un peu déçu que nous revenons à la clairière, où Rommy nous tend une assiette pleine. Après coup, vous remarquerez qu’il est tout de même singulier de préparer le déjeuner alors même que le supposé plat principal est encore censé frétiller dans l’eau, en attente d’être pêché. Je crois sincèrement que Rommy savait pertinemment que ce n’était pas la saison du poisson-chat et nous a envoyé pêcher pour préparer le déjeuner peinard… Bref, peu importe, son déjeuner était encore une fois merveilleux.
L’après-midi qui suivit, nous avons navigué ça et là, non loin de la clairière où nous avons mangé. Nous sommes passés par un croisement aux dauphins roses, un autre lac, quelques zones boisées, parfois difficiles d’accès. Rommy nous fait découvrir le maximum de la faune observable depuis la rive. De loin il nous indique un paresseux, puis des perroquets, un arbre couvert d’araignées…
Le but était en réalité d’attendre la tombée de la nuit. Nous avions, avant même le début de l’excursion, demandé à Rommy s’il serait possible de manger du caïman. Il nous avait dit qu’il n’y avait pas de problème particulier. Et bien c’est ce soir qu’il a prévu de chasser le caïman. Nous passons donc un bon moment à attendre la nuit, dans la pirogue.
Mais bientôt le ciel s’obscurcit, d’une part parce qu’enfin la nuit se décide à arriver, mais aussi parce que des nuages, lourds et menaçants, s’avancent depuis l’horizon. Lorsqu’il fait suffisamment sombre pour que les caïmans sortent de leur tanière, Rommy prépare son matériel de chasse : un harpon et une puissante lampe frontale. C’est l’apprenti guide qui dirige alors la pirogue. Il l’a stoppée à l’abri de quelques arbres. A cet instant précis, Arthur remarque sur un tronc, juste à notre gauche, une tarentule noire, comme celle que nous avions vue la veille dans la forêt.
Belle surprise ! Heureusement que Rommy nous avait prévenu que ces bestioles étaient capables de sauter à la figure d’un homme. Ma nervosité s’évapore quand nous repartons, Rommy fin prêt pour la partie de chasse. C’est un moment extrêmement curieux dans cette expédition. Tout le monde garde le silence, dos voûté, tête baissée. Rommy balaye la rive de droite à gauche et de gauche à droite, dans un mouvement parfaitement horizontal. C’est un véritable métronome. Son harpon est rangé à sa droite, prêt à servir si une proie est repérée. Soudain, sa tête se fige. La lumière qui balayait la rive s’est arrêtée en un point précis et y reste bien arrimée. Manifestement il a repéré quelque chose. Un subtil geste de la main à celui qui, à l’arrière, dirige la pirogue, et nous voilà lentement en mouvement vers la zone qui intéresse Rommy. Arthur, Alan et moi tentons en vain de déceler quelque trace de vie mais nous ne voyons absolument rien d’autre que de l’eau et des herbes hautes. Rommy se saisit de son harpon, se lève lentement, puis se ravise, repose le harpon et plonge la main dans l’eau d’où il ressort un bébé caïman !
Il nous explique que ce spécimen a environ 2 semaines et qu’il est évidemment trop petit pour nous servir de déjeuner le lendemain ! L’ambiance est soudainement retombée et le pauvre caïman passe par les mains de tout le monde et voit crépiter quelques flashes avant d’être finalement relâché. Nous reprenons donc notre chasse, à la recherche d’une bestiole un peu plus âgée. Rapidement nous reprenons notre posture discrète, Rommy reprend son attitude de chasseur aguerri, et nous replongeons dans cette atmosphère tellement particulière et que je ne pense pas qu’il soit possible de vivre ailleurs qu’au plein cœur de l’Amazonie, ni à un autre moment qu’au beau milieu de la nuit. Bientôt Rommy se fige à nouveau et suit le même rituel que la fois précédente, à la différence prêt que cette fois il ne repose pas le harpon. Il s’en saisit fermement, le brandit et l’abat vigoureusement sur ce qui n’est pour nous que de la végétation en bordure du fleuve. Il a blessé un caïman au cou, le ressort et entreprend de l’achever au couteau. Il nous explique rapidement qu’il est un peu jeune (il a autour de 2 ans), mais qu’il a cru voir un adulte de plus loin. Toujours est-il que désormais la proie est morte et qu’il se fait tard. Rommy reste vigilant, au cas où l’on croiserait un adulte, mais nous prenons la route du retour. Pas d’autre prise pour aujourd’hui, tout au plus avons-nous aperçu les yeux rouges vif d’un caïman, bien adulte celui-là, se refléter sur la lampe de Rommy. A notre approche il s’était échappé. Nous regagnons bientôt le campement, plutôt content d’avoir évité la pluie (je ne me l’explique toujours pas, vu la couleur des nuages en début de soirée). Pour ce qui est de la chasse au caïman, c’était une expérience inoubliable mais au final nous nous serions passés de la mise à mort de ce jeune individu. Arthur me fait part de ses regrets d’avoir demandé un caïman à Rommy. Je partage son avis. Nous dînons tranquillement puis partons nous coucher avant la dernière journée, qui doit être marquée par notre retour à Iquitos.
Mardi 29 janvier 2008
Nous nous levons vers 8h – 8h30 ce matin. Nous avons prévu d’aller voir un groupe de singes semi-apprivoisés, qui vivent dans une partie restreinte de la forêt. C’est à peu près le seul moyen de voir des singes de près, sachant que ces animaux sont extrêmement farouches à l’état sauvage. Nous partons avant même le petit déjeuner, que nous prendrons plus tard avant de rentrer sur Iquitos. Nous ne tardons pas à arriver dans le domaine où vivent les singes, un peu plus en amont du fleuve. C’est un grand lac qui communique avec le fleuve par un étroit passage. Les primates vivent sur les rives de ce lac. Une fois à l’intérieur, Rommy localise un groupe de singes et nous nous dirigeons vers eux. Ils sont bien moins farouches que les singes-araignées que nous avons entraperçus la veille dans la forêt. Plus encore que de nous laisser approcher, ils nous rejoignent en nous voyant arriver. Chaque fois qu’un groupe de touristes vient les visiter, ils savent qu’il y a de la nourriture à proximité. De fait, nous avons emporté quelques bananes et d’autres fruits tropicaux dont j’ai oublié le nom. Arrivés sur la rive, ils n’hésitent pas à monter sur l’embarcation et repèrent bien vite les sacs de victuailles. Nous sortons les bananes, pensant par préjugé que c’est ce qu’ils préfèreront. C’est avec un certain étonnement que nous constatons qu’ils les rejettent et leur préfèrent largement cet autre fruit que nous avons amené. Ils en prennent un morceau, le triturent, le sentent et le dévorent avidement.
A vrai dire la nourriture est la seule chose qui les intéresse, mais pour le moins nous permettent-ils de les caresser, viennent sur nos genoux, s’agrippent à nous pour déguster nos présents. Deux races de singes nous côtoient alors. L’une a le pelage marron, une longue queue et un visage presque humain (les plus faciles à approcher), l’autre est noire, aux traits plus simiesques et plus distante.
C’est une sensation assez étrange que celle de se trouver si proche de nos « cousins », et je m’étonne de notre proximité physique. Leurs mains et leurs pieds sont si proches des nôtres, tellement fonctionnels, et leur visage leur donne une telle humanité. Au final, seuls leurs crocs et leur pelage abondant nous rappellent nos différences. Le fils de Rommy à peur d’eux. Une peur chronique. Dès qu’un singe s’approche de lui, il se met à hurler frénétiquement « papiiii » et commence à sangloter jusqu’à ce que son père chasse le curieux qui ne faisait finalement que chercher plus de nourriture. Il les observe, craintif, vérifie qu’aucun d’eux ne soit tenter de venir le voir de plus près et reste le plus possible à l’extrémité de la pirogue. Nous passons ainsi une vingtaine de minutes à observer les singes, les prendres en photo, les caresser, avant de prendre le chemin du retour jusqu’au campement.
Nous rencontrons un boa d'environs deux ans, habilement remarqué par un Australien arrivé la veille au campement. Il n'est pas terrifiant, mais c'est l'unique serpent que nous auront vu durant cette excursion sylvestres. Une fois au campement, nous engloutissons notre dernier repas en forêt, non sans la certitude que la cuisine de la femme de Rommy nous manquera, puis remercions tout le monde avant de prendre finalement la route du retour jusqu’à Iquitos. Deux heures de navigation nous attendent pour regagner la ville. Nous passons ces deux heures tranquillement, tentant de profiter au maximum de ce qu’il nous reste de temps dans la forêt. Je garde de cette excursion un excellent souvenir. Totalement coupés du monde, la découverte aura été totale. Brève mais intense communion avec la nature dans toute sa splendeur. Reine de ces terres reculées, elle n’y a pas encore été domptée par l’homme et garde toute son authenticité, sa liberté de développement, sa qualité de créatrice et de protectrice de la vie dans toute sa diversité. Le poumon de la planète est encore bien actif, même s’il perd du terrain. Ici les hommes font toutes les concessions nécessaires pour cohabiter avec la nature. Ils ne s’imposent pas, ils s’intègrent. Ils ne détruisent pas, ils préservent. Ils n’abusent pas, ils mesurent leurs besoins en fonction de ce que peut leur offrir la forêt. C’est pour nous une véritable leçon de vie, de respect de notre environnement vital.