Septième étape : les deux premiers jours dans la forêt
Samedi 26 janvier 2008
Ce samedi nous nous réveillons de bon matin pour nous rendre dans le campement réservé aux clients de l’hôtel pour les excursions dans la forêt. Nous prenons le bus près du port. Un couple de belges nous accompagne, deux flamands. L’homme parle bien le français, sa compagne nettement moins, c’est pourquoi nous ferons l’effort de nous exprimer en anglais avec eux (ce qui n’est pas chose facile après 7 mois au Chili). Ils sont vraiment sympathique ces deux belges. Ils nous expliquerons un peu plus tard qu’ils ont commencé leur voyage au Venezuela et longent depuis lors la côte ouest de l’Amérique du sud jusqu’au Chili. Lui est musicien, elle ne travaille pas et voyager six mois dans l’année leur revient à moins cher que de passer une année entière en Belgique ! La première partie du trajet vers le campement sylvestre nous mène jusqu’à Nauta, un village un peu plus en amont de l’Ucuyali. Nous y faisons une courte escale pour que notre guide y achète mes denrées qu’il nous manque. Nous embarquons bientôt dans une pirogue à moteur, presque au niveau du fleuve, pour rejoindre directement le campement. La barque traverse l’Ucuyali avant de s’engager dans un canal-raccourci où l’abondante végétation gêne quelque peu la navigation, sans excès.
Après 2 heures de trajet fluvial nous atteignons finalement le campement, juste après avoir dépassé le village de naissance de notre guide. Le campement nous étonne un peu par son confort. Il se compose de trois bâtisses réalisées selon les canons de la construction dans la forêt. La structure globale, surélevée par une sorte de pilotis (restant cependant sur la terre ferme) est en bois et le toit est en feuilles d’une plante spécifique spécialement récoltée pour réaliser les toits des habitations. Les ouvertures latérales sont bouchées par des moustiquaires. La partie de gauche est la cuisine. Comportant un endroit spécialement pour le feu, une table et un peu d’espace libre, elle est dénuée de murs. Au centre, la salle à manger, comportant évidemment une grande table, deux bancs et deux hamacs longeant les moustiquaires. Enfin, la partie de droite est le dortoir. Lorsque nous arrivons, il n’y a guère que quelques hamacs longeant les murs. Les « chambres » seront rajoutées plus tard, se limitant en petits parallélépipèdes rectangles dont les parois sont faites de tissu blanc, des moustiquaires, afin d’empêcher toute sorte d’insectes suceurs de sang de déranger leur unique occupant. Des toilettes, relativement rustiques, ont été aménagées en retrait, et un petit potager s’étend juste derrière le campement.
Le temps que la femme de Rommy, notre guide, termine de préparer le déjeuner, ce dernier met à notre dispositions quelques cannes à pêche. Nous nous essayons sans grand succès à ce sport de patiente. En réalité, certes grand professionnel de la pêche à la ligne mais surtout extrêmement modeste, je laisse Arthur attraper l’unique proie de la séance de pêche. C’est un poisson chat assez petit. Il demande si quelqu’un est intéressé pour le manger, puis finit par le remettre à l’eau. Il s’en mordra les doigts une demi-heure plus tard en voyant que personne n’attrape rien. Et au déjeuner nous mangeons… du poisson-chat. Etant donné qu’il s’agit de filets, celui d’Arthur paraît en effet bien petit. Bon je dois quand même réprimer ma modestie naturelle et accepter de révéler ici qu’en réalité j’ai pêché un poisson d’au moins 80 kg que j’ai discrètement remis à Rommy pour que nous ayons quelque chose à dîner (je sens que tout le monde me croit…). Cet excellent repas, copieux et équilibré, englouti, les belges partent dans leur coin et nous du notre. Nous prenons un bateau à moteur et allons jusqu’au croisement de deux fleuves, le repère des dauphins roses.
Les dauphins vivent dans cette zone sans que l’on sache trop pourquoi et ils sont rose sans que l’on sache trop pourquoi (surement leur nourriture). Je ne vais pas m’étendre sur les légendes qui circulent dans la région sur ces dauphins, totalement rocambolesques. Selon Rommy, ils peuvent vivre plusieurs centaines d’années et il se dit par-ci par-là qu’ils peuvent sortir de l’eau et aller enlever des humains (les mâles enlèvent des femmes et les femelles des hommes)… Nous nous arrêtons quelques minutes au croisement des deux fleuves pour nous baigner. Nous ne verrons pas de dauphins pour nager avec eux, seulement quelques uns de loin alors qu’ils remontent pour respirer. Le plus étonnant dans ce carrefour est surtout la différence dans la couleur et la température de l’eau. D’un côté elle est blanche et de l’autre noire, d’un côté elle est bonne et de l’autre fraîche. Au centre les deux courants se mélangent et donnent au final une couleur café au lait et une température médiane.
Après cette baignade, somme toute un peu fraîche, nous rejoignons l’embarcation ou nous attend Rommy pour continuer à remonter le fleuve jusqu’à son village. Nous y découvrons le lieu de vie des habitants de l’Amazonie, bien loin du confort de nos sociétés occidentales. Les maisons sont, comme le campement, faites de bois et de feuilles, toujours surélevées par des pilotis. Les ouvertures ne sont jamais fermées, la température ambiante ne le nécessitant pas. Nous traversons le village en longeant le bord du fleuve, et passons successivement devant l’église (évangéliste, évidemment), l’école (où les instruments pédagogiques – cartes géographiques vieillies par le temps, mannequins explicatifs de l’anatomie humaine… – nous rappellent nos années d’écoliers), le terrain de foot…
Sur le chemin nous croisons également pas mal de gens, et notamment des jeunes. Les plus grands jouent au volley sur un terrain improvisé au beau milieu de l’unique rue qui longe la côte et les plus jeunes s’adonnent aux jeux traditionnels du carnaval. Ces derniers nous initient à une technique naturelle de maquillage en cette période de fête : il suffit de cueillir des fruits spéciaux, les ouvrir en deux, écraser la chair et se badigeonner le visage de cette purée d’une teinte orange profond qui, soit dit en passant, rehausse mieux que jamais le teint d’Arthur...
Ce qui nous reste du chemin, nous le passons le visage couvert de peinture naturelle, ce qui nous vaut les rires moqueurs d’une grande majorité des gens que nous croisons. Arrivés au niveau du stade, nous nous rendons compte que le temps, en cette fin d’après-midi, n’est pas favorable à la poursuite de notre visite du village. De lourds nuages noirs s’approchent, menaçant, et nous promettent un orage tropical de première catégorie dans 1 à 2 heures, tout au plus. Nous décidons donc de faire demi-tour et de rentrer au plus vite pour éviter la douche. Avant même de retourner au bateau, nous croisons les Belges, qui ont fait plus ou moins le même trajet que nous mais de leur côté et avec leur propre guide. Ne disposant pas d’une embarcation à moteur comme nous, ils se joignent à nous pour regagner plus vite le campement. S’ensuit une course contre le temps quasiment épique. Nous remontons le courant en nous demandant s’il sera possible de regagner nos pénates à temps. Chacun sort son poncho, au cas où, tandis que nous nous inquiétons d’entendre depuis déjà trop longtemps tonner au loin les tambours menaçants de cette armée climatique qui nous donne la chasse. L’air se fraîchit et annonce l’imminence de la tempête. Les regards furtifs que je jette par-dessus mes épaules ne sont guère encourageants : le front uni et imposant de l’ennemi se rapproche peu à peu, m’ouvrant les yeux sur l’impossibilité manifeste d’atteindre notre abri à temps. Rapidement, nous nous trouvons à portée des tirs ennemis qui commencent à s’écraser dans mon dos. Nous enfilons rapidement nos ponchos pour éviter de nous retrouver trempés en quelques minutes, baissons la tête dans une position entièrement défensive. Que pouvions-nous faire de plus ? Rien, évidemment. La lumière du Soleil n’est déjà plus qu’un lointain souvenir, occultée par les rangs serrés de ces bataillons nuageux qui nous rejoignent à grands pas et nous double bientôt. Le feu ennemi s’intensifie. Froid, il se fracasse à grosses gouttes sur nos frêles boucliers, s’immisce pernicieusement dans les moindres ouvertures que nous n’avons pas pu boucher et semble nous pénétrer de toutes parts de ses glaciales morsures. Dans la bataille, il n’y a guère que Rommy qui reste stoïque, parfaitement imperturbable sous la pluie battante qui l’a déjà complètement trempé. Les habitants de l’Amazonie sont habitués à ce genre d’intempéries et peu leur importe de se couvrir, leurs défenses immunitaires étant faite de telle sorte qu’ils résistent beaucoup mieux que nous à ce changement de température que nous subissons difficilement. Il en est de même pour les moustiques, qui ne les piquent manifestement pas, ou quasiment jamais, du fait d’une alimentation adaptée. Après 20 bonnes minutes à tenter tant bien que mal de se protéger de l’assaut incessant de cette tempête tropicale, nous reconnaissons enfin le chemin qui nous mène au campement, que nous rejoignons bientôt et où nous pouvons nous abriter. La femme de Rommy est déjà aux fourneaux en train de préparer le dîner (désolé, mais la division des tâches était ainsi faite…). Nous nous reposons une à deux heures dans les moustiquaires individuelles qui ont été installées dans le dortoir avant de prendre un copieux repas et d’aller nous coucher, la journée du lendemain s’annonçant assez chargée, avec notamment une excursion dans la forêt.
Dimanche 27 janvier 2008
Réveil vers 9 heures, petit déjeuner toujours aussi impressionnant, surtout vu les moyens à disposition pour faire la cuisine au campement. Nous partons vers 10h – 10h30 pour une excursion diurne dans la forêt. Nous observons toute sorte de faune et de flore typiques des zones tropicales et de la forêt amazonienne. Des « arbres-pénis », nommés ainsi parce que le point de rupture de leurs branches ressemble à un gland de pénis, d’autres aux racines complètement enchevêtrées ou plates et montantes, des lianes que nous pouvons utiliser pour nous balancer… (désolé Alan, c'est toi qui y passe !).
Côté faune, des œufs d’escargots géants, toutes sortes d’araignées plus grosses et velues les unes que les autres, un nid de guêpe un peu bizarre… Bref toutes sortes de choses que ni moi ni les autres n’avions vues jusqu’ici. Le plus surprenant est probablement ce fruit à vers que nous a déniché Rommy. Il nous explique que ces fruits sont extrêmement utiles pour se nourrir dans la forêt quand on doit y passer plusieurs jours. Il ramasse un fruit, l’ouvre en deux à l’aide de sa machette, et nous en montre la tranche, percée de six trous. Dans chacun de ces orifices se meut péniblement un gros ver blanc, bien grassouillet et que l’on devine plein de protéines… Rommy nous en sort un chacun et nous propose de goûter. Il se mange cru ou cuit, suivant le goût et le confort à disposition.
Non sans une certaine appréhension, chacun de nous en goûte un. Après avoir percé la peau épaisse, l’intérieur, liquide, se déverse dans la bouche et ne reste plus qu’à terminer de mâcher la peau et avaler le tout (désolé pour les détails mais c’est pour que vous saisissiez l’expérience dans sa totalité). La saveur de lait de coco est loin d’être aussi désagréable que la sensation de manger un vers vivant. La suite de l’expédition dans la forêt sera marquée par la traque d’un groupe de « singes araignées ». Rommy les a entendus de loin et veut nous les montrer. Nous le suivons dans l’espoir d’apercevoir quelque chose mais devrons nous contenter de silhouettes diffuses et de cris. Il faut dire qu’ils peuvent sentir un être humain à plus de 500 mètres à la ronde et sont réputés pour être les plus rapides de la forêt. Nous terminons tranquillement l’excursion sous l’assaut incessant des moustiques, qui ont profité de la pluie de la veille pour proliférer, puis rentrons bientôt au campement à l’heure du déjeuner. L’après-midi ne sera pas très productive. En effet, si le temps a été clément toute la matinée et nous a permis de sortir dans la forêt, après manger le vent se fraîchit et une grosse averse s’annonce puis s’abat rapidement sur le campement. Nous passons donc toute une après-midi détente au campement.
Vers la fin d’après-midi, à la faveur de la fin de la pluie, Rommy nous propose une nouvelle excursion dans la forêt, celle-ci nocturne, pour y voir toutes sortes de bestioles qui ne sortent que la nuit. Nous nous protégeons tant bien que mal derrière de maigres manches longues et aspergeons abondamment tout ce qui dépasse de « repelente » (anti-moustique). Armés de lampes frontales, nous emboîtons le pas de Rommy en direction de la forêt, à la recherche des trésors nocturnes qu’elle se proposera de nous offrir. Première chose rencontrée, une grenouille. Rommy la braque avec sa lampe, de sorte qu’elle s’immobilise et qu’il peut facilement s’en saisir. Rien de bien spécial, c’est une grenouille. Nous continuons longtemps notre recherche, balayant les alentours du sentier que nous ouvre Rommy, sans rien trouver de bien intéressant durant un certain temps. Puis, soudainement, Rommy se retourne et projette sa lumière sur un tronc. Stupéfaits, dans un premier temps nous ne voyons rien. En cherchant bien, nous apercevons enfin une forme qui se détache du tronc : c'est une salamandre venimeuse. A cet instant, juste en dessous d'elle, sur le même tronc sort une tarentule noire !
Selon Rommy, la seconde est plus dangereuse que la première et pourrais tuer un homme en quelques heures. Après cette petite découverte, nous poursuivons le chemin sans rencontrer grand-chose jusqu’à rentrer au campement. Une fois englouti le dîner, nous partageons notre expérience de la journée avec les Belges et allons nous coucher dans la perspective d’un lendemain marqué par la navigation en pirogue un peu plus en aval du campement, une zone encore inconnue pour nous.