Sixième étape : de Pucallpa à Iquitos
Samedi 19 janvier 2008 : Arrivée à Pucallpa et départ pour Iquitos
Nous arrivons donc sans problème à Pucallpa le 19 janvier vers 5h-5h30 du matin. Nous sentons déjà, à l’arrivée au terminal, le changement de climat par rapport à la Cordillère. D’un froid franc et sec nous passons à une chaleur humide. Nous ne verrons pas grand-chose de Pucallpa. Un « motocar » nous amène directement sur le port où attend une embarcation à fond plat, dite « lancha », qui doit partir pour Iquitos vers 17 heures. Le Henry 5 compte 4 niveaux : deux intermédiaires pour les passagers, l’inférieur pour les machines et la cargaison et le pont supérieur où la cabine du capitaine trône à la proue du bateau. Un homme nous accueille sur le port, nous fait monter à bord et nous explique que nous avons besoin d’un hamac pour dormir. Suivant ses conseils, nous attendons 8h que des vendeurs de hamacs viennent au navire. Premiers contacts avec les habitants d’Iquitos, bien sympa. Vers 8h nous partons finalement directement acheter un hamac en ville. Nous en profitons pour passer la journée dans le centre de Pucallpa avant de retourner, vers 15h, à la « lancha » et d’attendre le départ. A 17h donc, nous partons pour 3 jours de navigation au cours su fleuve « Ucuyali », affluent direct de l’Amazone.
Nous ne sommes pas déçus par ce départ prometteur. Le soir même, nous sortons sur le pont et le temps magnifique nous permet d’admirer un coucher de soleil somptueux. Nous longeons les berges du fleuve, où la végétation déjà dense est éclairée par les teintes changeantes d’un ciel des plus purs. Nous restons longuement devant se spectacle époustouflant, puis devant la voûte étoilée qui lui succède, avant de rejoindre les hamacs pour une première nuit sur la « lancha ».
Je profite de ce moment du voyage pour, enfin, vous présenter les deux couillons avec qui je l’ai réalisé. Toutes mes excuses pour ne pas avoir posté de photos d’eux plus tôt, mais j’ai dû composer avec la perte de mes photos avant Iquitos (je les ai gravées et le cd s’est abîmé pendant le voyage). J’ai donc dû faire avec les photos d’Arthur, grand économe de clichés, d’où le peu de photos de nous jusqu’ici.
6 heures du matin le 20 janvier. Une musique assourdissante marquée par les mêmes thèmes d’inspiration asiatique qui nous avaient bassinés pendant le trajet en taxi entre La Unión et Huánuco, résonne, telle une mélodie du Diable, au niveau 3, réservé aux passagers. Nous nous réveillons en sursaut par ce bruit insupportable, plus ou moins étonnés de voir que tout le monde paraît trouver ça parfaitement normal. Sauf un gringo. Cheveux gris et catogan, je le vois passer devant moi, se diriger vers l’enceinte responsable de la fin brutale de sa nuit et en débrancher le câble avec vigueur et, manifestement, une pointe d’agacement. Rapidement rebranché par un local, je m’étonne de voir repasser le premier qui va tranquillement sectionner le câble en question. A notre grand malheur, 5 minutes suffisent pour réparer le matériel et nous voilà de nouveau inondés de cette musique insupportable. Nous apprendrons plus tard que celui qui nous a donné 5 minutes de tranquillité est un Etatsunien en voyage au Pérou. Cette musique infernale nous suivra tout au long du voyage, sauf aux heures des repas et pendant la nuit. Cela ne suffira néanmoins pas à gâcher ce voyage merveilleux.
Les paysages magnifiques se succèdent au fil des jours passés sur la « lancha ». Le ciel est toujours aussi clair, qu’il soit marqué par l’aveuglante luminosité de l’astre solaire ou criblé de millions d’étoiles. Le fleuve Ucuyali est assez surprenant. L’eau est marron, ce qui lui donne un aspect relativement sale. Et de fait ce fleuve est une véritable poubelle. Outre les végétaux qui dérivent lentement en suivant le courant, il y a tout ce que les passagers des « lanchas » rejettent par-dessus bord. Et cela fait un sacré paquet de saloperies. Emballages en plastique en tout genre, canettes, tous les déchets qui se retrouve entre leurs mains. C’est assez triste de constater combien les péruviens peuvent mépriser un tel bijou de la nature. Si l’on observe plus loin que le fleuve en lui-même, on ne se lasse pas bien évidemment de contempler les rives toujours aussi riches de végétation. De fait, à part quelques clairières au bord de l’eau, on ne voit pas plus loin dans les terres que la rive elle-même, d’un vert profond. Outre le paysage, l’intérêt majeur de ce trajet fluvial est évidemment les gens que l’on rencontre à l’intérieur de la « lancha ».
Nos compagnons de voyages, quasiment tous péruvien, ont très largement contribué à enrichir le voyage. Ce qu’il y avait de beau en eux, c’est leur humanité. Au sud du Chili, nous étions gringos et le sentions largement. Pas d’autre contact humain que celui d’étranger à local. Ici, mais aussi à Huaráz, pas de fossé culturel, pas de retranchement face à l’étranger mais une envie de partager des expériences, des points de vue, une vraie proximité. C’est extrêmement important pour mettre à profit sur le plan humain un voyage comme celui que nous entreprenions. Parce que c’est d’abord à ça que ça sert de voyager. Rencontrer des gens, partager, appréhender la différence et ainsi s’enrichir. Nos voisins de droite, deux femmes et le fils d’une d’entre elles, nous ont beaucoup tenus compagnie. Margarita, l’une des deux femmes, est institutrice à Iquitos. C’est elle qui voyage avec son fils. Elle nous parle d’Iquitos, du Pérou en général. Avec elle nous apprendrons des jeux de cartes typiquement péruviens : le « golpe » (coup) et le « casino ». Deux jeux intéressants mais pas pour plus de deux parties d’affilées. Ca ne vaut pas une bonne coinche, évidemment.
Autres compagnons de voyage, toute une ribambelle de gamins, entre 8 et 14 ans. Complètement survoltés au contact des gringos, qu’ils ont listé sur la « lancha », ils avaient cet avantage juvénile de ne pas craindre le contact avec l’étranger. Nous avons beaucoup discuté avec eux, beaucoup joué aussi. Dans tous les cas, les voir tous les jours nous faisait plus que plaisir, sauf quand ils nous réveillaient en nous soulevant les paupières à 8 heures du matin. L’un des jeux les plus drôles était un jeu de carnaval, qui commençait tout juste dans tout le Pérou. A chaque escale dans quelque village côtier, outre le ravitaillement et les transferts de passagers et de marchandises, se livrait une véritable bataille entre les occupants de la « lancha » et les jeunes du village. Une bataille à grand coups de bombes à eau. Evidemment, nous avions un désavantage certain, puisque nous n’anticipons pas les échanges de projectiles, si bien que seuls ceux de la côte avaient des munitions. A nous ensuite de réussir à réceptionner leurs bombes sans qu’elles n’explosent pour les leur renvoyer ensuite. Assez compliqué. De fait nous finissions trempés à la quasi-totalité des affrontements. Cela ne causait pas de problème vu la chaleur ambiante, sauf quand les bombes sont remplies d’eau du fleuve gentiment mélangée à de la boue… Arthur a finit par sortir son poncho, bien utile dans ces circonstances. Moi, je me suis fait une raison et j’ai rapidement abandonné mes espoirs de rester au sec.
Je pourrais aussi signaler les découvertes culinaires au nombre des avantages du trajet. Nous avons gouté sur la « lancha » pas mal de trucs bizarres, comme ce lingot de maïs enveloppé dans une feuille de bananier, « humita » ou encore ces fruits très goutés à la chaire visqueuse ou farineuse. En écrivant ces lignes je me rends compte que je ne me souviens pas des noms de chacune de ces denrées. J’aurais dû écouter Arthur et sa lubie de tout vouloir noter pour ne surtout rien oublier.
Lorsque nous ne combattions pas hardiment nos ennemis de la côte ou que nous n’échangions pas avec nos compagnons de voyage, nous tuions le temps en lisant, en écoutant de la musique décente sur nos lecteurs mp3 ou en prenant le Soleil sur le pont, en tentant de ne pas faire cas du moteur qui vrombissait sans cesse. Le soir venant, nous achetions quelques bières pour passer un moment tranquille sur le pont inférieur, en bataillant encore mais contre d’autres ennemis, les cucarachas, des cafards volants, innombrables dans cette région. Je dois avouer que je ne les portais pas dans mon cœur mais que j’avais bien du mal à les écraser sans pitié comme le faisait si bien Alan (bon j’avoue que ces saloperies me foutent une peur bleue…). Il faut dire qu’il est largement servi en cucarachas à Buenos Aires.
Vous aurez compris que ce voyage en « lancha » sur l’Ucuyali a été l’un des meilleurs moments du voyage tout entier. La richesse des gens qui nous accompagnaient, le cadre idyllique dont nous avons pu profiter tous les jours, merveilleusement mis en lumière par un temps souvent magnifique et des couchers et levers de Soleil comme jamais je n’en avais vu, ont fait de ce trajet quelque chose de merveilleux. Quand le Soleil regagnait peu à peu la terre en fin de journée, au terme de sa ronde quotidienne, le ciel semblait prendre feu en quelques minutes. Nous ne manquions rien alors de la diversité des teintes qu’il pouvait prendre dans cet incendie formidable. D’abord un jaune pâle, puis une teinte orangée qui tirait peu à peu vers un rouge profond, envoûtant. Puis, au fur et à mesure que le jour reculait, une ambiance violacée prenait le dessus pour évoluer vers le bleu nuit, et enfin le noir total, les ténèbres nocturnes. J’ai eu bien du mal à trier mes photos pour ne pas en garder cinquante semblables. Elles sont parmi les plus belles que j’ai prises.
Le quatrième jour de cette folle traversée, Iquitos est en vue et nous devons déjà préparer les affaires pour regagner la terre. Adieux sans excès à nos voisins et amis, puis nous descendons pour découvrir cette ville impressionnante, tellement enclavée et comptant pourtant environ 400 000 habitants.
Première chose en arrivant au port, rejoindre la place d’Armes, comme toujours lorsque l’on arrive dans une ville inconnue et que l’on dispose de peu de temps. Bien souvent le plus facile pour visiter est de partir du centre. Nous prenons une « motocar » et nous mettons en route. Une fois sur place, nous ne tardons pas à rencontrer un guide touristique qui nous propose un hôtel dans le coin. Il attendra une grosse demi-heure passée au centre internet pour nous y emmener. Prix raisonnable, chambre spacieuse avec salle de bain privative, piscine… Nous prenons une chambre triple. Rapidement nous nous renseignons sur les excursions dans la forêt, puisque c’est ce qui nous intéresse le plus. L’hôtel en propose à un prix raisonnable : 100 sols par personnes et par jour après négociation, tout compris.
Nous décidons de prendre le temps de réfléchir vu la somme engagée, et en profitons pour aller faire un tour en ville. Nous partons donc faire une ballade le long du fleuve. La ville est assez belle, elle change pas mal de ce que nous avons vu au sud, probablement parce que le climat n’a rien à voir, beaucoup plus humide (95% d’humidité et très chaud). Notre tour de la ville nous emmène jusqu’au marché, une vraie perle à lui tout seul. C’est un véritable souk. Il y en a dans tous les sens. D’abord des tables en pleines rues pour ceux qui veulent manger pour pas cher, et puis des étales de toutes sortes, fruits, légumes, conneries en tout genre et… la viande. Là le plus repoussant c’est pas l’étalage, c’est l’odeur. L’air est pesant, vous étouffe en un rien de temps, non seulement chargé d’humidité mais vicié par les odeurs de la viande plus si fraîche après plusieurs heures sous une chaleur peu compatible avec les normes sanitaires européennes. Le plus surprenant reste un étal de tortues. Par terre, les carapaces vidées, et sur une table les têtes et les deux pates avant. Apparemment c’est tout ce qui se mange. Nous ne nous laisserons pas tenter. Peut être eusse été possible avec un étalage propre et réfrigéré, mais pas comme ça. Après les viandes, rapidement passées, nous prenons une allée sur la gauche et nous retrouvons au cœur de l’aire médecine locale. Des onguents, toutes sortes de graines et de liquides douteux sensés soigner des affections bénignes comme la mauvaise circulation sanguine, le mal de tête, le mal de ventre… Bizarrement personne ne se plaint de quelque mal que ce soit à cet instant précis. Au bout du chemin, un étal attire notre attention. Il se vend ici différentes sortes de cigarettes, ou du moins des choses à fumer. Par curiosité, nous achetons un pétard hallucinogène vert et une cigarette à la cannelle. Un peu plus tard nous les essaierons dans la piscine : une horreur ! Ces trucs sont infumables et vous brûlent les poumons en trois taffes. Quand aux hallucinations, nous n’en avons pas vu la queue d’une. Bref, échec total. Avec le recul c’est pas plus mal.
Après ce petit tour au marché nous regagnons l’hôtel pour un petit moment de détente. Repos, douche et piscine. La première soirée à Iquitos, nous la passons dans la rue qui longe le fleuve, dans un bar. Nous rentrons à l’hôtel à la fermeture du bar, vers minuit. Une surprise nous y attend. Nos compagnons du début du voyage sont là et passent nous voir pour sortir. Ils sont arrivés sur Iquitos il y a déjà plusieurs jours et vont bientôt repartir. Jean, un pote de l’IEP qui fait son stage sur Iquitos, est déjà à l’Anubis, un bar de nuit assez prisé, et nous attend là-bas. Chaleureuses retrouvailles avec lui, soirée peinard, autour d’une table en sirotant quelques bières. Nous faisons la rencontre des amis de Jean, notamment une connaissance australienne. Elle n’échappe pas à Arthur, éternel séducteur, qui tâte le terrain pour voir s’il peut faire un festin ce soir. Mais il n’y a pas grand-chose à bouffer sur la pauvrette, tellement sa bêtise gâche son physique, somme toute pas désagréable. Jugez plutôt :
Extrait de la discussion entre Arthur et l’australienne :
L’australienne : « c’est quoi ton signe ? »
Arthur : « Taureau. »
L’australienne : « ah, c’est un signe de feu. Moi c’est Verseau. C’est un signe d’eau, je vais t’éteindre ! »
Arthur : …
L'australienne : " C'est deux signes de sexe ! "
Arthur : ... (intérieurement : "merci Elizabeth Tessier - les gars, on se casse ???")
Vous conviendrez que même en période de famine, le plus féroce des prédateurs est incapable de se mettre sous la dent une viande aussi insipide !
Vendredi 25 janvier 2008 : une journée à Iquitos
Réveil trempé en ce 25 janvier. Trempé de transpiration, tant il fait déjà chaud en fin de matinée. Une douche froide (il n’y a pas d’eau chaude, pas besoin) est la bienvenue pour bien commencer cette journée. Cet après midi nous décidons d’aller voir un parc zoologique en bordure de la ville. Trajet en « motocar », 25 minutes pour 10 sols. Manque de chance, le climat se détériore sur le chemin et la pluie se met à tomber en trombes au moment où nous entrons dans le parc. Peu importe, vu la chaleur nous nous décidons à faire le tour trempés. Cruelle déception ! Certes il y a des animaux exotiques, mais dans quelles conditions d’exposition ! Deux pumas partagent 10 mètres carrés de cage et semblent plus que dépressifs dans leur prison d’exhibition. Le boa est tellement recroquevillé sur lui-même qu’on ne distingue pas la tête de la queue. Des dauphins, nous ne voyons que quelques vaguelettes quand ils remontent pour respirer. Restent les singes, des tortues s’adonnant aux plaisirs de la vie, quelques oiseaux et des animaux bizarres rapidement qualifiés de moches par Arthur et Alan. S’ensuit une discussion aussi intense que stupide sur la possibilité de qualifier d’intrinsèquement moche ou beau un animal. C’est un genre de dialogue de sourd où toute ma mauvaise foi et mon caractère borné s’opposent stérilement à ceux de mes compagnons de voyage. Nous bâclons la partie « végétaux » sans trop distinguer ce qui fait partie du parc de la végétation extérieure. Ce tour se termine finalement par une bière au bar du parc, près de la plage. Seule attraction notable, un vieil homme qui vend des photos avec son boa apprivoisé. Alan et moi en prenons une. C’est désagréable mais c’est pas long et ça permet de se la péter en montrant la photo. Rien de bien extraordinaire donc dans ce parc. Nous rentrons bientôt en ville.
En fin de journée, au passage par le centre internet de la place d’Armes, nous croisons Shirley, une péruvienne de 19 ans qui fait ses études sur Iquitos et que nous avons connue sur la « lancha ». Elle nous emmène manger un morceau dans un boui-boui un peu perdu mais qui fait de l’excellente nourriture locale. « Anticuchos » (brochettes) de cœur de vache, humitas, boules de riz renfermant une aile de poulet… bon et pas cher, c’est parfait. Nous terminons la soirée entre six couilles au même bar que la veille, avec un « trago » (cocktail). Nous ne rentrons pas tard ce soir là sachant que le lendemain nous réserve plus de surprises : nous avons finalement réservé une excursion de 4 jours dans la forêt amazonienne et nous devons partir samedi matin.