Cinquième étape : trajet entre Huaráz et Pucallpa
Jeudi 17 janvier 2008
Ce jeudi nous n’avons pas perdu de temps. Levés à 4h30, nous avons pris le bus à 5h30 à Huaráz pour Huallanca, dans la cordillère. De là nous devions prendre un « colectivo » pour La Unión, d’où nous projetions de partir pour Huánuco. Nous avions lu dans le routard que prendre chaque correspondance était compliqué et prenait du temps. Néanmoins, passer par Lima nous ralongeait de 8h et un second passage par l’effervescence de la capitale ne nous enchantait pas. Nous décidons donc de choisir la première option. La zone à traverser (la partie centrale du Pérou, via la Cordillère des Andes) étant en proie à de fréquentes attaques de narcotrafiquants, nous suivons les conseils des locaux que nous rencontrons et voyageons de jour. La première partie du voyage, jusqu’à Huallanca, s’est déroulée sans encombre, la route goudronnée nous permettant de profiter d’un confort bien rare dans la région. Au bout de 4h de voyage, nous atteignons Huallanca. Il s’agit d’une petite ville minière coincée au cœur des Andes. Là, une entreprise canadienne s’est installée pour assurer l’extraction du minerai d’or présent dans les montagnes. Comme toutes les villes minières, Huallanca a un caractère irrémédiablement artificiel. Comme toutes les villes minières, elle semble vivre en dehors du temps et du reste du monde, comme refermée sur elle-même. Et comme la plupart des villes minières d’Amérique Latine, elle est la preuve de la spoliation de ces pays en voie d’industrialisation de leurs ressources naturelles de valeur, qui constitueraient bien souvent l’unique moyen d’impulser un développement économique et social. En entrant dans Huallanca, on ressent un étrange sentiment d’insécurité, comme un mal être, probablement lié au fait que la ville n’a pas d’autre raison d’être que la mine, le dur labeur qui y est associé, et disparaîtra dès l’instant où les réserves de minerai se seront épuisées. Face à cette ambiance et notre programme chargé, nous ne tardons pas à rejoindre le « colectivo » pour La Unión, à deux pas de l’arrêt de bus.
Une fois partis, beaucoup de choses ont changé. Le confort bien sûr. D’un bus fort confortable, nous passons à un « collectivo » surchargé comparable à celui qui nous avait menés de Vaquería à Yungay. L’asphalte n’est plus qu’un doux souvenir, et nous roulons maintenant sur une piste de terre et de cailloux. Les paysages aussi sont différents. Absolument somptueux. Des gorges hautes de plusieurs centaines de mètres marquent la voie, tandis qu’une rivière agitée nous accompagne de ses méandres et ses remous. Sur les flancs de ces montagnes escarpées nous pouvons distinguer ça et là une maison de cultivateur et des champs, probablement de maïs, ainsi que quelques bêtes, le plus souvent des vaches. A certains endroits jaillissent des chutes d’eau qui alimentent la rivière et que nous traversons lorsqu’elles croisent la piste. Le passage, parfois difficile car le niveau d’eau dépasse celui du plancher du « colectivo », nécessite d’enlever les enjoliveurs. Quasiment à chaque instant on se surprend à douter d’arriver à bon port. Le meilleur exemple, nous l’avons eu environ 5 minutes après le départ. Le « colectivo » s’arrête au niveau d’un camion de chantier. A cet instant précis, nous entendons crier « ¡Van a disparar! » (« Ils vont tirer ! »). L’espace d’un instant, un frisson parcourt les passagers. Rapidement les Péruviens se mettent à rire et à blaguer sur l’événement. Nous, en bon gringos, restons interloqués sans comprendre ce qui se passe, jusqu’à ce qu’on nous précise qu’il ne s’agit en réalité que de dégager la route de quelques rochers à la dynamite. Deux détonations plus tard, nous reprenons la route en doublant les débris encore fumants, presque déçu de ne pas avoir vu tout un pan de la montagne s’effondrer. La suite du trajet se déroule tranquillement, dans l’inconfort total largement pallié par la beauté des paysages.
Arrivés à La Unión, nous sommes étonnées par l’absence totale de route goudronnée, des pistes de terre marquant encore les voies urbaines. La pluie aidant, nous ne tardons pas à prendre le « colectivo » à la mi-journée vers notre prochaine escale, Huánuco. Voilà un trajet qui s’est révélé absolument phénoménal pour diverses raisons. Nous nous serrons à 6 dans une berline et partons sans tarder. Le paysage, évidemment magnifique, est caractérisé par une suite de vallées apparemment très fertiles. Nous passerons les 7 heures de voyage sur le même flanc de montagne, les pluies hachées donnant un cachet unique à cette région montagneuse. Toujours pas d’asphalte en vue, d’où un voyage extrêmement long (230 km en 7 heures !) et au confort plus que sommaire. Les occupants du « colectivo » apportent également quelque chose d’unique. Nous comptons, outre Arthur, Alan et moi, un machiniste de la mine de Huallanca, un policier manifestement haut gradé entre les deux sièges avant et le chauffeur. Rapidement nous nous demandons ce qu’on fait dans cet improbable trajet, et nous résolvons à écouter ce que les trois passagers à l’avant peuvent se dire. Rien de bien passionnant au final : quelques palabres à propos de la mine de Huallanca, du fonctionnement d’une entreprise de taxis, de l’opportunité pour notre chauffeur de monter la sienne parce que, quand même, ça paye plus que le salariat, et les expériences décapantes du flic. Dans tout ça on retiendra les expériences du flic, évidemment. Et elles sont diverses. On a aussi bien entendu (images à l’appui) le récit du démantèlement d’une organisation de trafiquants de viande chevaline que les cascades de notre compagnon de route pour échapper à une bande de narcotrafiquants qui avaient bloqué son véhicule. Autre point notable de ce trajet : la musique ! Magnifique ! Splendide ! Après avoir écouté ça je crois que je pourrais presque dire que Johnny a du talent ! Le chauffeur nous a passé deux cds en boucle pendant les 7 heures du trajet ! Je soupçonne qu’on se soit servi de nous comme cobayes pour tester cette nouvelle musique anti-jeune utilisée récemment en Allemagne (une sorte d’ultras sons basés sur la musique de Beethoven pour éloigner les bandes de délinquants et de voyous qui osent critiquer l’ordre établi). Bon, je vais tenter de décrire ces déjections musicales. Premièrement l’influence asiatique, bien présente sur toute la côte ouest du Pérou depuis la colonisation de la Chine, se note sans effort. Niveau paroles, cela se limite aux malheurs sentimentaux de personnages divers mais pas variés, d’une mièvrerie sans nom. Brel, par pitié, ne nous quittes pas, pas maintenant (je vous l’accorde, cette boutade n’est pas non plus d’une finesse extraordinaire). Devant la pauvreté artistique de cette musique qui nous accompagne, je m’enfonce les écouteurs de mon lecteur mp3 dans les oreilles et tente d’oublier cette voix qui piquelle encore en bruit de fond : « Yo te creí, yo te creí, y no volviste… » ou un truc dans le genre, le flic argumentant les paroles de commentaires savoureux (« que tonta, esta chica », « quelle imbécile cette fille » - en référence au manque de lucidité du personnage féminin qui, manifestement, n’aurait jamais du croire que ce malotru qui l’a quitté reviendrais…).
Compte tenu de la difficulté de la tâche du chauffeur (Sébastien Loeb n’aurait pas fait mieux), nous devons nous arrêter plusieurs fois pour le laisser se reposer. A chaque fois qu’une voiture de flics se trouvent sur le chemin, le nôtre descend, va leur parler et prend 4 ou 5 photos avec eux avant que nous repartions. Vers 13-14h, nous faisons une halte pour le déjeuner. Je ne parlerai même pas de boui-boui. Il s’agissait en fait d’une maison comme les autres, dans un village comme les autres, mais qui faisait resto. Plat unique. Pas mauvais. Peut-être un peu lège sur la viande. J’ai été étonné de pas le voir dans le Michelin, je crois que je vais écrire une lettre de protestation contre ce manque intolérable. Nous reprenons rapidement la route pour un voyage qui se fait de plus en plus long avec les trois phénomènes à l’avant qui déblatèrent encore et toujours sur tout et, surtout, sur rien.
Nous arrivons enfin à Huánuco, dans la soirée. C’est une ville agréable, assez grande, coincée au cœur d’une vallée et traversée par un fleuve. Une véritable poubelle, ce fleuve, comme souvent. La place d’Armes, place principale comme partout, est vaste et largement fleurie. On y trouve une cathédrale datant du début des années 70. Après avoir constaté que les bus vers Pucallpa ne partent qu’à 19 heures, et qu’il est déjà 19h15, nous décidons de faire une halte pour la nuit dans cette ville. Nous trouvons rapidement un hôtel non loin de la place.
Vendredi 18 janvier 2008
Cette journée est une journée de récupération après les événements d’hier et pas si longtemps après le trek. Un petit tour dans la ville, où nous découvrons pour la première fois des « motocars », sortent de taxis composés d’une moto et d’un attelage de trois siège. Rien de plus à dire sur cette journée de transition, sinon que nous gardons un bon souvenir de cette ville-étape.
Vers 19h donc, nous prenons le bus pour Pucallpa au terminal de Huánuco. Le fait que le voyage puisse se faire de nuit nous rassurait pas mal, vu les échos que l’on avait des voyages dans la région. Vu l’état des routes et la faible allure des bus, il ne devait pas être bien difficile d’en faire s’arrêter un. Nous avons rapidement eu une idée de la dangerosité de la route. Au bout de quelques dizaines de minutes, le bus s’arrête et nous voyons monter, stupéfaits, un homme tout entier vêtu de noir et armé d’un fusil. Dans son dos étaient inscrits les mots « Compagnie de sécurité citoyenne ». Il s’agit d’un mouvement citoyen qui se charge bénévolement d’assurer la sécurité des routes, le gouvernement péruvien n’étant probablement pas en mesure de le faire. Bon, j’ai parlé de fusil. Il s’agit en fait d’une carabine ou de quelque relique de guerre (la dernière à laquelle a participé le Pérou étant la guerre du Pacifique, dans les années 1870…). On aurait surement pu déceler des similitudes avec le mauser allemand de la seconde guerre mondiale (ou le tromblon de l’oncle Picsou ?). L’homme se met au bout du couloir du bus et nous explique qui il est, précisant que son mouvement de sécurité est bénévole et compte sur l’aimable participation des voyageurs. Il s’avance alors pour faire la quête et récolte quelques menues monnaies. Je ne sais pas si la présence de cet homme, seul, armé d’une pétarade innommable et nous avouant le peu de moyens dont dispose son mouvement me rassure plus que ne m’effraie. Toujours est-il qu’ils sont nombreux comme lui sur cette route. Par deux fois un garde monte dans le bus (les gens ouvrant bizarrement assez facilement leur porte-monnaie) et j’en aperçois un nombre important au dehors. Dans tous les cas le voyage se fait sans encombre, et nous ne voyons pas l’ombre d’un narcotrafiquant assoiffé de sang et de pillage. A croire qu’ils sont encore moins riches et bien équipés que la garde citoyenne…