Quelles leçons tirer des résultats des élections municipales ?
La nette victoire de la gauche lors des élections des 9 et 16 mars 2008 est indiscutable. Au niveau national, la gauche a obtenu 49,3% des suffrages contre 47,5% pour la droite. Si l’écart, exprimé de cette manière, n’est pas flagrant, on se rend compte de l’ampleur de la « vague rose » au niveau local. Près d’une trentaine de villes moyennes ou grandes sont passées à gauche, à l’image de Caen, Reims, Metz, Strasbourg ou Toulouse. En contrepartie, la droite n’enlève à la gauche que quelques trois ou quatre villes. Pour les cantonales le résultat est similaire. Au mieux la droite se maintient difficilement comme à Marseille, au pire elle perd.
Que penser de ces résultats ? Quelles leçons en tirer ?
Première chose, la droite perd parce qu’elle a été ouvertement mauvaise, notamment au niveau national. Notre « omniprésident » a réussi l’exploit de vaincre le record de chute de popularité d’un magistrat suprême en 10 mois d’exercice du pouvoir. Il est passé de plus de 60% d’approbation populaire à près de 35%. Il a par là même battu également le record de différence de popularité entre un Président et son Premier Ministre, étant donné que M.Fillon totalise environ 55% d’opinions favorables. Ce qui a pesé dans cette subite impopularité d’un Président récemment élu, c’est d’abord la politique du gouvernement, c’est-à-dire directement le fond de son action. La politique ratée en matière de pouvoir d’achat est ainsi le premier facteur de la chute libre de M.Sarkozy. Les prix augmentent, notamment le pétrole et les produits alimentaires, et les salaires ne suivent pas. Rien ne semble aller dans le sens d’une amélioration dans cette affaire. Le fameux paquet fiscal voté en hâte en début de mandat présidentiel servira à augmenter le pouvoir d’achat des plus riches sans affecter en rien celui des plus nécessiteux et pèsera bien lourd sur des finances publiques en piteux état alors que l’on attend très prochainement une récession aux États-Unis et une crise économique de niveau mondial. Les perspectives de croissances font déjà état des difficultés auxquelles nous aurons à faire face dans un futur proche puisque la ministre de l’économie et des finances Christine Lagarde a récemment reconnu que la croissance sera inférieure à 2% en 2008 alors que le budget a été voté sur la base d’une estimation à 2,25%. Première faute majeure donc, sur le fond.
Mais la forme de la politique présidentielle n’est pas en reste dans cette défaite de la droite. Les Français sont au moins d’accord sur une chose, la figure présidentielle en a pris un coup avec l’arrivée au pouvoir de notre « Président bling-bling », comme l’a récemment qualifié le New York Times dans une de ses tribunes. L’épanchement indécent de la vie privée du Président fatigue, à l’évidence. De ses histoires de cœur mouvementées (divorce de Cécilia, rencontre coup de foudre puis mariage dans la foulée avec un ex-mannequin reconvertie chanteuse…) à ses vacances grandiloquentes en Jordanie ou dans la Vallée des Rois, le Président s’est mis en scène du début à la fin, et cela a pesé relativement lourd dans sa baisse de popularité. On rajoutera dans cette catégorie les nombreux écarts de langages (« casse-toi, pauvre con », pour ne citer que le plus récent) qui témoignent d’une difficulté du Président de la république à conserver son sang froid. Cela ne serait pas forcément un problème s’il n’avait entre les mains le feu nucléaire, mais, manque de bol, c’est le cas !
La droite perd donc, pour les politiques qu’elle a engagées depuis 10 mois. Mais faut-il conclure de cela que la gauche a gagné ? Faut-il penser que parce que les électeurs ont massivement voté à gauche lors de ces élections elle s’est rénové et a su séduire l’électorat par le contenu de ses programmes ? A l’évidence non. Les votes des dimanches 9 et 16 mars derniers ont probablement plus été des votes par défaut que des votes positivement à gauche. On pourra bien sûr, à ce stade de la réflexion, entrer dans la polémique sur la portée nationale ou non de ces élections municipales, mais il apparaît évident que ces élections en particulier ont d’abord eu des conséquences nationales, même s’il n’est pas question d’en expliquer les résultats uniquement par l’existence d’un mouvement national pro-socialiste. En ce qui concerne la part des résultats attribuables à des phénomènes politiques nationaux donc, on ne peut pas dire que la gauche ait gagné. Elle a juste récupéré les voix des déçus du sarkozysme dans ses rangs, alors que les sarkozystes ouvertement de droite se sont massivement abstenus.
Mais dire que la droite à perdu et que la gauche n’a pas gagné ne résout rien, ça n’est finalement qu’un bête constat. La vraie question est pourquoi la gauche n’a-t-elle pas gagné ? Précisément parce que le Parti Socialiste est complètement absent de la scène politique. Et son contenu programmatique est absolument inexistant. Cela s’est clairement vu lors de la présidentielle de 2007, et c’est ce que l’on va revoir en 2012 s’il n’y a pas de renouvellement idéologique d’ici là. Depuis Mitterrand et les déceptions engendrées par ses mandats successifs, le PS ne séduit plus pour ce qu’il propose, il séduit simplement lorsque la droite déçoit plus que lui. Et cela est le résultat d’un mouvement global, de niveau mondial et qui a directement à voir avec les changements idéologiques intervenus dans la politique économique au cours des années 70. Je veux parler ici de l’irruption d’une nouvelle doctrine économico-politique après le discrédit du keynésianisme lors des chocs pétroliers de 73 et 79 : le néolibéralisme. Nouvelle mouture du libéralisme du XIXe siècle, cette doctrine d’abord économique a marqué un tournant majeur. Selon le néolibéralisme, les marchés sont jugés les mieux à même de réguler l’activité économique, ce qui emporte un certain nombre de conséquences directes sur le social et le politique. En effet, pour assurer l’efficience économique, il suffit de laisser les marchés parfaitement libres de toute régulation étatique. Cela signifie que l’Etat ne doit en rien intervenir pour réguler leur action et rétablir la justice sociale, ce qui était au fondement du keynésianisme. Dès lors l’Etat, dans un pays néolibéral, est faible, et le marché est laissé parfaitement libre au risque de déstabiliser totalement la structure sociale du pays. Pour résumer, le néolibéralisme, c’est le primat de l’économique sur le social et, plus encore, sur le politique. Dans ce contexte particulier, tout programme basé sur une intervention de l’Etat dans le sens d’une amélioration de la situation sociale, ce qui est une caractéristique clé d’un programme socialiste, ne convainc pas. Plus encore, l’application d’un tel programme, jugée contraire aux seuls intérêts économiques de la nation, est systématiquement rejetée ou déçoit pour cause d’indicateurs économiques jugés insuffisants. La vraie question est de savoir si un pays, et donc un peuple, nécessite réellement 5 ou 6% de croissance annuelle ou s’il a plus besoin d’un système de santé, d’un système éducatif, en bref d’un système social accessibles et efficaces. Faut-il laisser de côté la conception philosophique de la politique qui la définit comme le moyen pour les hommes d’accéder au bonheur, au profit d’une conception purement économique selon laquelle la vie est de la responsabilité de chacun (Celui qui réussit a mérité sa réussite et celui qui échoue a également mérité son échec et s’il ne fait rien pour s’en sortir c’est qu’il a décidé de rester dans sa situation misérable, en tout cas on ne fera rien pour l’aider à améliorer sa condition sociale) ? Est-ce là le meilleur moyen d’assurer à un peuple la meilleure vie en communauté ? Je n’en suis pas certain.
Ce dont nous avons besoin, dans un tel contexte international et qui conquiert peu à peu les pays les plus réfractaires à l’injustice sociale, c’est d’un véritable renouvellement idéologique de la gauche. Elle doit à la fois moderniser son discours en ce qui concerne le capitalisme, qui n’est pas mauvais par essence et peut être utilisé pour créer de la richesse, sans ne jamais se détourner du principal, c’est-à-dire la justice sociale et la redistribution de cette richesse. Elle ne doit pas se soumettre au diktat des chiffres économiques, qui trop souvent ne sont pas le reflet d’une réalité sociale (je pense au chômage, qui baisse en apparence mais ne tient pas compte de la qualité des emplois créés, manifestement insuffisants pour faire vivre leurs bénéficiaires), et ne jamais s’éloigner de l’objectif premier d’équité sociale. Ce renouvellement idéologique est décisif, sans quoi la droite néolibérale de Mr Sarkozy n’aura pas de concurrent et fera rapidement de la France un pays comparable à la Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis (voire pire : le Chili), dans lesquels le social n’existe que pour ceux qui ont les moyens financiers de se le payer. Il semble cependant que nous ne soyons pas réellement sur le bon chemin en la matière, et le temps presse, puisqu’il nous reste 4 ans désormais pour redonner aux Français la conviction que la gauche existe et quelle peut avoir un contenu fort, en somme pour redonner foi en la gauche. C’est une aberration de voir que c’est aujourd’hui la droite qui dispose d’un contenu programmatique véritable, alors que l’idéologie a toujours été du côté de la gauche. Le socialisme est en crise, mais il peut se relever si les forces intellectuelles qui y sont attachées travaillent au renouvellement idéologique dont il a besoin. Je ne sais pas si l’on doit attendre beaucoup du congrès du Parti Socialiste en novembre prochain. A vrai dire je ne pense pas, dans l’état actuel des choses, qu’il impulsera réellement les changements dont le parti a besoin. Mais au moins aura-t-il le mérite de mettre fin, je l’espère, à la méthode hollande bien insuffisante aujourd’hui de compromis perpétuel. Il est temps que les différents courants du socialisme français se fassent front et qu’émerge une position majoritaire sans rabibochage sur un coin de table en fin de congrès, ce qui a trop souvent donné lieu à des synthèses bien confuses sur l’orientation future du PS.
J’en appelle donc finalement à tous ceux qui croient en les valeurs fondamentales de la gauche à s’engager directement en politique, de quelque manière que ce soit, pour réaliser le renouveau dont la gauche a besoin et surmonter ainsi la crise qu’elle traverse depuis plus de 30 ans. Il faut en finir avec le néolibéralisme et remettre enfin l’homme au cœur de la politique.