3ème étape : L'arrivée à Huaraz et les deux premiers jours du trek
3ème étape
Vendredi 11 janvier 2008 : arrivée à Huaráz
Après 8 heures de bus marquées par un paysage magnifique, sauvagement naturel, très largement préservé et ponctué de hameaux de population, la ville nous apparaît bien grande et dynamique, perchée à plus de 3000 mètres d’altitude. Nous y rencontrons rapidement un hôtel, « la Cabaña », et nous nous y installons. Dès notre arrivée, nous préparons le trek qui nous attend. Devant les recommandations d’un agent touristique, nous décidons de passer un jour d’acclimatation à l’altitude avant d’entreprendre le trek, sans céder toutefois à son excursion organisée à Chavín.
Samedi 12 janvier 2008 : journée d’acclimatation
La journée d’acclimatation a été somme toute agréable, entre flâner dans les rues de Huaráz, passer une heure dans les bains au sulfure de Monterrey, à deux pas de Huaráz, et parfaire les préparatifs du trek. Ces bains au sulfure sont assez étonnants. L’eau est naturellement chargée d’ions sulfure, ce qui lui donne une couleur ocre assez repoussante. A l’intérieur, on y découvre, en suspension et sur le sol des bassins, des particules solides, les ions sulfure. Quelques clapotis plus tard, deux coups de Soleil et la gestion difficile d’un groupe d’admiratrices mineures mais déchaînées, nous retournons à Huaráz pour gérer notre matériel de trek, étant donné que nous faisons face, une nouvelle et ultime fois, à une défection de notre quatrième de coinche, seule camarade féminine dans cette aventure unique, Julia. Elle a nouvellement décidé de nous lâcher pour rejoindre les autres à Pucallpa et poursuivre avec eux sur Iquitos. La voyant décidée, nous ne la retenons pas de nouveau et elle partira bel et bien le lendemain, 13 janvier, juste avant notre départ pour Vaquería, point de départ véritable du trek.
Dimanche 13 janvier 2008 : 1er jour de trek
Nous sommes partis en retard ce matin. J’ai vainement cherché à m’acheter un pull, après avoir pensé qu’un seul ne serait pas suffisant à 4700 mètres d’altitude. Et puis il fallait déposer les affaires à l’hôtel, pour les retrouver au retour. Nous ne pouvions pas tout prendre, vu les courses que nous emmenons. D’autant plus que nous avons décidé de nous passer des services d’un muletier, trop cher et pas nécessaire. A l’évidence trop en retard pour atteindre le camping avant la pluie, nous décidons de faire le circuit à l’envers, depuis Cashapampa jusqu’à Vaquería. Nous arrivons à Cashapampa vers midi et commençons l’ascension.
Dure. Non, atrocement difficile, cette première journée. Dès les cent premiers mètres, j’ai compris que ce serait un calvaire. Les cent premiers mètres ! 100 mètres, 200 pas et le front déjà dégoulinant au Soleil qui nous agresse à cette heure de la journée. Soleil ! Crème solaire ! Après mes coups de Soleil au torse, les démangeaisons insupportables qui s’ensuivirent et les deux coups de Soleil aux épaules attrapés la veille et qui me brûlent au contact des lanières de mon sac à dos, j’ai compris la leçon. Instinctivement, je saisis le flacon et m’en applique sur toute zone susceptible de brûler. Et 100 mètres plus loin, je dégouline à nouveau. A quoi sert la crème si elle se mélange à ma transpiration et ruisselle allégrement sur mon visage ! Je m’essuie le front sur le bras. Inutile. Transfert de transpiration, de front à bras et de bras à front. J’utilise mon pull, bientôt imbibé de sueur comme une éponge le serait d’eau. Peu importe. Je continue, malgré mon souffle court et la douleur lancinante qui m’assailli déjà les cuisses et les mollets. Je baisse la tête, ignore le paysage déjà magnifique qui s’offre à nous, et j’avance, pas après pas, tel un métronome. Pied droit, pied gauche, pied droit, pied gauche. Ne jamais lever la tête, ignorer les 600 mètres de dénivelés et 6 kilomètres de distance qui nous séparent du camping. Et surtout, surtout, chanter ! Intérieurement bien sûr, mais chanter fort, hurler, de telle sorte que ma voix soit reprise par échos sur les flancs des montagnes qui nous entourent. 5000 mètres, 6000 mètres, peu importe. Je chante sur vos milliers de mètres d’altitude de mes deux. Et ma voix s’élève, pure, puissante, elle me revient en canons en suivant les parois abruptes de ces gorges. Car ce sont des gorges. En tout cas pour moi ce sont des gorges. Imposantes. Et qui tentent de m’étouffer. Mais moi, sur le flot de ma voix, inaudible et pourtant si forte, je flotte, je danse et parcourrais ainsi des milliards de kilomètres s’il le fallait. Et je me jure, à chaque seconde qui passe, à chaque nouveau pas sur ces sentiers rocheux, de ne jamais recommencer. Mieux : une foi au camping, je dors, je mange, je dors encore et je rentre à l’aube. Basta ! J’abandonne le trek ! Je ne le finirai pas. Plus jamais ça ! Et puis le temps passe, le camping est encore loin et la pluie arrive. Arthur m’explique que si l’on ne se presse pas on ne pourra pas l’atteindre à temps. L’Enfer ! Ca monte toujours autant mais je ne peux plus m’arrêter, et il me faut même accélérer le pas. A cet instant j’avance aveuglément, conscient d’être un boulet qui retarde ses partenaires mais voulant se convaincre du contraire. Ferré, qui déjà m’accompagnait, devient omniprésent. « Les Anarchistes » bourdonnent dans ma tête et me donnent du courage. A cet instant, acculé par le temps, je me dépasse. Je dépasse ce que je m’estimais physiquement capable de faire. C’est là le grand intérêt de l’effort physique, auquel je me suis trop peu soumis ces derniers mois, que de se dépasser, aller plus loin, toujours plus loin. Alors que nos pieds rejoignent bientôt du plat, je prends un pas semi-léthargique pour les deux heures qui restent avant d’atteindre le camping. Et je suis fier de moi. Tout au fond de ma honte d’être tombé si bas physiquement, je suis fier de pouvoir encore me dépasser. Et je me jure d’assainir ma vie : arrêter de fumer, mieux manger et reprendre le sport. Arrivée au camping, inespérée. La joie s’invite enfin au voyage. Nous montons la tente et je dors, enfin. Je mange un morceau pour éviter l’hypoglycémie tout en réprimant les nausées qui me viennent de l’effort, et me rendors.
Lundi 14 janvier 2008 : 2ème jour de trek
Nettement mieux au réveil. La pluie vient de s’arrêter, vers 8 heures. Je ne suis plus nauséeux, j’ai bien dormi et l’étape qui nous attend s’annonce beaucoup moins crevante que celle d’hier. Je reconsidère donc mon jugement de la veille et décide de poursuivre avec Alan et Arthur. Je dois dire que cette décision est en grande partie le résultat du soutien actif d’Arthur lui-même. Il a rapidement vu que j’étais en difficulté et n’a pas cessé de m’encourager à continuer, comme un entraîneur devant son élève. Il faut dire qu’il a des capacités physiques nettement supérieures aux miennes. En sport-études hand-ball à l’INSA de Lyon, il a un corps très bien formé, de sportif assidu. Il devient donc comme un entraîneur, une valeur sûre sur laquelle je sais que je peux compter. Au-delà de cela, il devient réellement un ami. Encore un avantage de la difficulté : les amis. Ceux qui vous soutiennent quand vous en ressentez le besoin, sans évidemment qu’eux-mêmes soient en difficulté et sans attendre bien entendu aucune gratification d’aucune sorte en retour. Il est là. Désormais sa seule présence sera importante, même si je ne me trouve pas dans la même situation que le premier jour. Je le sais présent, et c’est un soutien.
En une heure le petit déjeuner est expédié et les affaires prêtes. Nous reprenons la marche vers 8h50. Il n’y a quasiment que du plat. Parfait pour se remettre des émotions d’hier. Les deux premières heures sont assez tranquilles. En ½ heure nous atteignons un premier lac. Magnifiques paysages. Aujourd’hui je peux enfin en profiter pleinement. De larges plaines peuplées de vaches et de chevaux semi-sauvages. Les montagnes qui les bordent de part et d’autre, escarpées, nous narguent de leur altitude démesurée. Arthur les répertorie sur la carte. « Là un 5 mille 5 », « ici un 5 mille 3 », « là-bas un 6000 »… Et puis cette rivière, qui ruisselle au centre de ces vallées, et que nous remontons. Elle est comme notre guide. Nous la suivront pendant tout le trek. 1h30 après le premier lac suit un deuxième, plus grand. Nous le contournons et nous trouvons à la hauteur d’un autre camping. Nous y faisons une courte halte, histoire de faire sécher la tente, et nous reprenons la route. Les deux heures qui suivirent furent plus difficiles, souvent marquées par des chemins caillouteux qui me font mal aux pieds. En effet, j’ai loué des chaussures trop grandes et sens déjà les ampoules qui m’assaillent. Ferré sera encore là, ce deuxième jour, pour me donner du courage. Surtout quand la pluie commence à tomber, vers midi, et que je perds brièvement la trace d’Arthur et Alan, plus rapides que moi. « Thank you Satan », cette fois. Toujours les mêmes mots, sur les anarchistes, sans trop savoir pourquoi. « Pour l’anarchiste à qui tu donnes/Les deux couleurs de ton pays/Le rouge, pour naître à Barcelone/Le noir, pour mourir à Paris ». Une bonne cinquantaine de fois je me suis répété ces paroles. Et puis j’ai retrouvé mes compagnons, et nous avions déjà rejoint le camping où nous projetions de passer la nuit. Il pleut déjà depuis un certain temps et nous décidons donc de planter la tente le plus rapidement possible, pour pouvoir s’y reposer. Voilà pour cette deuxième journée, nettement moins fatigante que la première. Nous profiterons même d’une éclaircie pour tenter d’aller voir l’Alpamayo, cette montagne que l’on dit la plus belle du monde et qui se trouve non loin de notre campement. Nous n’aurons pas cette chance, les nuages restant solidement arrimés à cette cime en forme de pointe parfaitement formée. Nous verrons bien demain, si le temps est plus clément. Nous rejoignons la tente vers 15h30 pour ne plus en sortir. Un repas de pâtes et une bonne nuit de sommeil nous donneront les forces nécessaires pour l’étape suivante, particulièrement difficile. Nous grimperons jusqu’au point haut du trek, un col à 4750 mètres d’altitude, puis nous redescendrons jusqu’au prochain camping avant la dernière étape, tranquille, qui doit nous mener jusqu’à Vaquería.